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Culture - Page 5

  • Dévorer une oeuvre entière

    Je prends connaissance avec intérêt d'un commentaire à propos de ma décision de lire tous les livres de Patrick Modiano, et de n'en abandonner aucun, même se l'un d'entre eux ne me passionne pas beaucoup.
    Ce commentaire pose deux questions: comment peut-on lire à la suite plusieurs livres d'un même auteur et doit-on abandonner ou non la  lecture d'un livre si l'on 'n'accroche" pas au bout des 30 voire des 50 premières pages.
    Questions intéressantes. J'y réponds: q
    uand je commence un livre, je vais toujours jusqu'au bout, même si les quelques premières dizaines pages ma paraissent difficiles ou ennuyeuses, je ne renonce pas, il m'est impossible, insupportable d'abandonner un livre en cours de route, et même si effectivement quelques livres se sont révélés pour moi sans intérêt malgré mon entêtement à les avoir lus stoïquement jusqu'à la dernière ligne, ( et au moins dans ces cas-là, je me sens le droit de porter un jugement, comme pour ce que je considère comme un mauvais film, une mauvaise série télévisée, une émission médiocre) il y a eu en revanche tellement de livres que j'ai trouvés magnifiques une fois passé les 10, 20 ou même 50 premières pages, je pourrais citer quelques œuvres célèbres. Et puis, je ne me suis jamais senti seulement comme un lecteur, mon regard est certainement déformé par l'écrivain que je suis, car l'écrivain qui est derrière le texte n'est jamais absent de mon esprit, j'avoue que c'est probablement un peu dommage et cela doit me gâter un peu la lecture, comme cette manie de prendre des notes et quelquefois de rédiger de véritables fiches de lecture. Mais qu'y puis-je? Donc je n'abandonne pas un livre aussi par respect pour son auteur, et de cela, j'ai surement tort, car si on trouve un livre mauvais, pourquoi en poursuivre la lecture, si le plaisir que doit procurer la lecture n'existe pas ? Ensuite, peut-on décider un jour de lire tous les livres d'un même auteur, les uns après les autres? Je pense avec beaucoup de conviction que cela est possible, voire même utile, j'ai ainsi un jour relu TOUT Gide, TOUT Proust, TOUT Molière , et j'en passe; mais la démarche est différente que celle qui consiste à ne lire qu'un seul livre de cet auteur, et attendre plusieurs mois pour en lire un autre. En lisant du même auteur plusieurs livres les uns après les autres, c'est un "auteur qu'on lit" et non plus un roman ou un essai, on entre dans une œuvre complète, on la découvre, ou on la redécouvre, on la cerne, on fait corps avec elle, on suit un auteur pas à pas, on comprend ses motivations, la technique de son travail, son style, sa force et ses faiblesses, ses répétitions, ses manies, et surtout, surtout on retrouve les personnages qu'il a en lui, qu'il porte de livre en livre, ses obsessions aussi.
    Plusieurs de mes lecteurs me font remarquer combien mes romans sont différents les uns des autres, alors que chez la plupart des autres écrivains, on retrouve les mêmes thèmes, le même climat, les mêmes paysages, et c'est aussi cela qui les attachent à tel ou tel écrivain, qu'en ce qui me concerne je les déconcerterai un peu, car aucun roman ne "ressemblerait " à l'autre, je serais tenté de répondre : "eh bien tant mieux, je ne suis pas seulement un écrivain mais avant tout un romancier guidé toujours par mon imaginaire qui occupe une place importante dans mon existence, " mais pourtant il n'empêche, il y a une trame qui relie tous mes livres, laquelle ? Moi je le sais, mais c'est à vous de répondre, mes chers lecteurs, sans qui l'existence de mes livres n'auraient aucun sens, tant que j'écris, ce que j'écris m'appartient mais une fois publié, ces textes deviennent autonomes, ils mènent leurs vies et comme toutes vies deviennent exposées avec tous les risques et périls.

  • Charlotte, un roman de David Foenkinos

    J'ai lu avec grand plaisir le roman* de David Foenkinos, édité par Gallimard en septembre 2014. C'est un très beau récit, émouvant et haletant qui retrace la vie de Charlotte Salomon, berlinoise et artiste peintre assassinée dans un camp d'extermination par ls nazis à l'âge de 26 ans alors qu'elle était enceinte après avoir été dénoncé en tant que juive, alors qu'elle espérait être en sécurité dans le sud de la France.
    L'intérêt de ce récit est multiple, d'abord d'avoir redonné vie à cette jeune femme assez exceptionnelle auteur d'une œuvre picturale  éblouissante, mais au parcours chaotique au sein d'une famille frappée par des tragédies atteignant plusieurs générations. Enfin, pour l'auteur, hanté par cette artiste, ce récit est l'occasion d'une quête qu'il portait en lui depuis longtemps. Signalons la forme très originale du récit: chaque ligne ne contient qu'une phrase, Foenkinos s'en explique au cœur même du livre: un problème de respiration, dit-il, pendant l'écriture oppressante de ce roman, car il s'agit aussi d'un roman, car même si, comme il le précise, sa principale source d'inspiration est l’œuvre autobiographie de Charlotte Salomon: " Vivre? ou Théâtre? ", on voit bien à la lecture de ce beau livre de 221 pages, qu'il n'hésite pas à prendre beaucoup de liberté, notamment en passant d'une époque à l'autre, bien au-delà de la vie si courte de son héroïne. 
    Une seule critique: je n'ai pas toujours aimé l'intrusion- heureusement pas trop fréquente-  de l'auteur au milieu du récit de la vie de Charlotte, quand, notamment, il va sur ses traces, retrouve son quartier, quelques réflexions de temps à autre ne sont pas gênants, mais quand il consacre  5 pages ( de la page 67 à la page 71) pour expliquer pourquoi et comment il a décidé d'écrire ce livre, en plein récit, cela crée une vraie rupture.
     

    * Charlotte est le 13e roman de David Foenkinos, ses livres sont traduits dans le monde entier. Il a débuté en littérature en 2002 à 28 ans, ( il a aujourd'hui 45 ans) très prolixe, touche à tout, très médiatique, malicieux, maniant l'humour pour cacher surement un fond d'inquiétude, ( écrivain, dramaturge, scénariste) il en est à son 19e ouvrage en 17 ans, répartis sur 6 maisons d'éditions. Il a obtenu de nombreux prix littéraires dont le Renaudot et le Goncourt des lycéens. Foenkinos fait partie des cinq premiers écrivains à plus fort tirages, depuis 2011, après l'adaptation au cinéma, la même année, de son roman La délicatesse, paru en 2009. 

  • Les choses de la vie roman de Karine Tuil

                           J’ai lu pour vous, Max Memmi**

    « Les choses humaines » de Karine Tuil*

     

    Encore un roman de Karine Tuil qui met mal à l’aise, et on n’en sort pas indemne, mais on le lit d’une seule traite, on en redemande, parce qu’on devient vite accro des récits sans aucune complaisance de Karine Tuil. L’histoire est puissante et il fallait une écriture aussi puissante pour la conter, avec Karine Tuil, le pari est largement réussi. Mais réduire les choses humaines, comme je l’ai maintes fois lu et entendu, à un vulgaire fait divers, malheureusement trop banalisé, celui d’un viol sordide, c’est bien dommage, car le thème du roman est autrement plus vaste, il englobe notre société actuelle tout entière, à travers la vie de personnages charismatiques, aussi dominateurs que fragiles, aussi ambitieux que désabusés, qui crèvent l’écran. Tout au long de notre lecture, le film se déroule sous nos yeux, d’une saisissante réalité.

    Les rôles principaux sont tenus par deux couples - et également une femme - autour desquels convergent le fils de l’un et la fille de l’autre. Deux couples aux univers radicalement opposés, mais empreints à une exigence de vie, en quête d’amour, d’un amour fort, passionnel. Qui vont se télescoper, s’affronter, se fracasser, à cause- mais pas seulement - de l’agression sexuelle commise par le fils de l’un (Alexandre) sur la fille de l’autre (Lula), cette dernière la qualifiant de viol et celui-ci de simple rapport sexuel entre adulte. D’où tout le problème du consentement et de la violence présumée.

    Alexandre, 21 ans, fier de sa condition et sûr de son avenir avant la dérive, la chute et le procès et Lula, 18 ans, traumatisée depuis qu’elle a été témoin de l’attentat terroriste commis par Mohamed Merah.

    Jean Farrel, 70 ans, enfant de la DASS, - mère prostituée qui décède jeune autodidacte mais devenu un très grand journaliste politique de renommée internationale, très ambitieux, obsédé par le pouvoir, la séduction et un besoin viscéral de reconnaissance, marié à Claire, sa cadette de 27 ans, étude à normale sup, essayiste reconnue, auteure de 6 ouvrages célèbres. Fille d’un professeur de droit à Harvard et d’une traductrice française de langue anglaise.

    Ils ont un fils, Alexandre, 21 ans au moment où débute l’histoire en octobre 2015. Polytechnicien, étude d’ingénieur à la très prestigieuse université de Stanford aux États-Unis, à l’avenir très prometteur.

    Après 20 ans de vie conjugale, Claire n’a plus de relation sexuelle avec son mari. Leur lien le plus solide, leur fils Alexandre. Quand elle rencontre Adam Wizman, professeur de français dans une école juive de Seine-Saint-Denis, né à Paris mais de parents originaires d’Afrique du Nord, marié à Valérie Berdah, juive très pratiquante, mère de deux filles de 13 et 18 ans, Claire, intellectuelle un peu rigide, devient une amoureuse passionnée et décide de quitter définitivement Alexandre pour Adam, qui a le même âge qu’elle.

    De son côté, Jean entretient une relation amoureuse forte avec Françoise, (une femme du même âge que lui : 68 ans quand commence le récit) très cultivée, journaliste de presse écrite, qui a commencé 3 ans après la naissance de son fils Alexandre.

    Aucun inconvénient à présenter les acteurs et à dévoiler l’histoire - sauf la fin qu’on laisse tout de même le lecteur découvrir - ils nous éclatent très vite au visage et on va vivre intensément avec eux surtout la partie du récit consacrée au procès dont l’auteure ne nous cache pas qu’elle a été très largement inspirée par celui dit de Stanford aux États-Unis en 2015. Dans un entretien organisé par la librairie Mollat à Bordeaux, elle raconte par ailleurs qu’elle a assisté pendant deux ans à des procès pour viols.

    Karine Tuil a un talent incontestable. Elle a un regard impitoyable sur notre monde contemporain, un monde de violence et de domination entretenue par les médias et les réseaux sociaux, où le pouvoir et le sexe sont omniprésents.

    La lecture de ce roman, le plus récent de Karine Tuil m'a donné envie d'en lire d'autres dont je publierai ici mes notes de lecture.

     

    Notons au passage que si Adam est juif, ce n’est pas fortuit, il y a presque toujours un personnage juif dans les romans de Karine Tuil, elle-même juive de parents originaires de Tunis(Afrique du Nord) est taraudée par la condition juive. Dans ce dernier roman, elle écrit : « C’est peut-être cela d’être juif, apprendre à être double puisqu’être soi est impossible… » Dans mon Essai paru en août 2017, Être ou ne pas être juif ? Telle est la question, je ne dis pas autre chose.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    *Karine Tuil a 47 ans, Les choses humaines, édité par Gallimard en juin 2019, 352 p. 21 € Prix Goncourt des lycéens et prix Interallié est son 11e ouvrages, dont les 3 premiers chez Plon et les 6 suivants chez Grasset.

     

    **Max Memmi est l’auteur de 6 romans et 4 essais dont « Être ou ne pas être juif ? Telle est la question, pourquoi ? Préface de Pascal Bruckner

  • L'Art de perdre.

    Je reprends cette note déjà diffusée dans mon blog en septembre 2017, pour y apporter quelques retouches:

    Je viens d’achever la lecture du roman « L’Art de perdre » de Alice Zeniter, édité par Flammarion, sorti en librairie en septembre 2017 et qui a obtenu le prix des librairies de la ville de Nancy, le prix littéraire Le Monde et surtout le prestigieux Prix Goncourt des Lycéens organisé par le ministère de l’Éducation nationale et la Fnac, en accord avec l’Académie Goncourt et d’après sa sélection.

    Alice Zeniter, qui n’a aujourd’hui que 31 ans,  est déjà habituée aux prix littéraires puisque deux, parmi ces quatre précédents romans, ( dont tous ont été réédités en Livre de poche ou dans la collection J’ai lu) ont déjà été remarqués et couronnés, l’un «  Sombre dimanche, édité en 2013 par Albin Michel, a, en effet, reçu le prix du Livre Inter, le prix des lecteurs de l’Express et le prix de la Closerie des Lilas et l’autre « Juste avant l’oubli », édité par Flammarion en 2015, a été récompensé par le prix Renaudot des Lycéens.

    Mais je n’ai pas eu envie de lire le roman de Alice Zeniter parce qu’elle a obtenu cette cascade de prix. Je n’achète pas systématiquement les livres récompensés par les quatre à cinq principaux grands prix littéraires et quand je le fais, il arrive que la lecture de certains me déçoivent.

    J’ai adoré « L’Art de perdre » de Alice Zeniter et je n’ai « lâché » ce livre volumineux qu’après en avoir savouré ses 505 pages. Cette jeune femme a un talent incontestable, l’histoire ( celle douloureuse de ceux que l’on appelé étrangement les harkis, ces algériens qui ont préféré choisir la France et que la France a ensuite si mal traité)   les personnages, ( trois générations d’hommes et de femmes dont celle de Naïma, jeune de 30 ans ( tiens, tiens ! ) très parisienne et en quête de l’histoire de sa famille parce qu’elle est la petite fille d’Ali le grand-père par qui tout a commencé, puisque sans combattre l’indépendance, a choisi par conviction le camp français et devenu l’ancêtre harki) la toile de fond c’est l’Algérie de 1930 à nos jours, jusqu’à ses déchirements meurtriers dans les années 60,  mais aussi la description « hard » des camps où la France a parqué les harkis pendant presque deux décennies , c’est également le style, magnifique, la forme du récit, astucieuse, Il y a la narratrice qui nous donne tout à voir, à savoir et à comprendre et Naïma qui va lentement et difficilement en quête de ce que le lecteur connait déjà. Beaucoup d’émotion et infiniment de plaisir. J'ai pourtant lu d'autres livres sur ce sujet, mais ce roman( inspiré de la vie réelle de l'auteur, son père et ses grands parents paternels étant algériens, est bien plus puissant et surtout plus

    Je sais que c’est banal de dire que je me suis plusieurs fois identifié à cette histoire alors que ma famille était tunisienne et de religion juive, mais j’ai rencontré de nombreuses similitudes, comme le fait qu’elle ait choisi le camp français et sa culture, et donc quasiment été obligée de se déraciner en allant vivre en France, en faisant face à des situations douloureuses d’installation et d’intégration, mais même si ma maman Méïra, comme celle de la grand-mère Yéma du roman ne parlaient pas français, nos situations n’ont certes pas été  comparables à ceux des harkis, considérés comme des traitres, des collabos et j’en passe par leurs coreligionnaires algériens et sans beaucoup d’intérêt par les Français.

    Beaucoup de similitude quand même, puisque j’ai compris tous les mots Kabyles ( ma mère est d’origine berbère) et que j’ai ressenti ce roman « de l’intérieur ».

  • Des notes pour la préparation de l'émission de radio

    Quelques notes en vrac pour me préparer à l’émission de radio à laquelle je suis invitée, même si la journaliste m’a prévenue qu’il était fortement déconseillé de lire des notes, que la spontanéité restait toujours le meilleur exercice.  Pourtant j’ai vu des gens aussi cultivés que Alain Finkielkraut venir sur des plateaux de radios et même de télévision systématiquement avec des paquets de notes qu’il compulse fébrilement. Mais bon, je respecterai le souhait de Annie Goldmann qui va m’interroger.

    Il y a toujours un moment au cours d’une vie où l’on ne peut plus occulter et écarter une question si elle vous taraude de façon lancinante, notamment lorsqu’il s’agit de son identité. Non pas de son identité dans son intégralité, je veux dire par là qu’on peut difficilement contester qu’on est un homme ou une femme, qu’on soit blanc ou noir de peau, français ou d’une autre nationalité, comme on sait, la plupart du temps à cause de ses parents, qu’on est juif, chrétien, musulman ou athée, il n’en reste pas moins que la question à laquelle on a le droit, le devoir, voire la nécessité de vouloir trouver une réponse est la suivante : quelle est ma part réelle à l’intérieur de cette identité.

    Que je sois, par l’Etat-civil et par le regard des autres sur moi-même ou par ma propre image que me renvoie mon miroir, un homme ou une femme, la question qui me taraude est tout de même, dans ma pensée, quelle est ma part de masculin, quelle est ma part de féminin ? Et d’une façon plus radicale : est-ce que j’ai le droit de me dire, et si possible de faire accepter aux autres l’idée que je ne me sens ni homme, ni femme ? Des chercheurs courageux ont osé apporter un commencement de réponse avec leur fameuse théorie des genres. Même question qui peut me tarauder en ce qui concerne la couleur de ma peau, puis-je l’ignorer ?  Au-delà des apparences visuelles, la question reste en effet entêtante : comment dans ma pensée, une réflexion sur moi-même, je véhicule et je conceptualise l’idée que je suis ou non complètement homme, complètement femme, complètement blanc ou complètement noir.

    Ai-je le droit de rejeter ce qui est une évidence pour tous ceux qui me regardent, pour pouvoir affirmer que je ne sais pas en vérité quelle ma part de masculin ou de féminin ou de couleur de peau, ou ma part de gaulois, ai-je le doit de dire que je refuse cette simple distinction ou au contraire que j’entends revendiquer avec force que l’on admette et respecte mes différences. Mais j’ai choisi une autre voie : la recherche et le questionnement pour, en fin de compte, parce qu’il faut bien essayer de conclure, émettre une conclusion qui me paraisse la plus proche de ma vérité, en sachant au fond de moi-même que quelle que soit cette vérité émise, elle ne m’apportera pas le repos total de mon esprit, j’aimerais écrire le mot âme, mais je n’y arrive pas.

    Mais dépassons cette question physique, physiologique que je n’ai pas voulu traiter dans mon livre, ou si peu, quand je me suis seulement poser la question de savoir si le juif pouvait être une figure biologique, oui, dépassons ces questions de la morphologie et de la structure physique, qui n’a rien à voir avec l’intégrité de l’individu, pour arriver à la vraie question de mon livre : est-ce que je suis juif ou non ? Ou plutôt, puisque je suis né de parents qui se revendiquaient comme juifs et que j’ai vécu enfant et adolescent et jusqu’à presque homme, au rythme folklorique de quelques fêtes juives, la vraie question est : que me reste-il de cette judéité ? Y-a-t-il eu transmission ?  Totale, partielle ou nulle ? Alors que je n’ai plus mis les pieds dans une synagogue depuis plusieurs décennies, que je ne célèbre aucune fête, et qu’au fond j’ignore à peu près tout du judaïsme, sauf au travers des insanités et des malédictions déversées par les antisémites notoires. Ce qui est tout de même triste.

    Parmi les très nombreux retours de lecture que j’ai reçus et qui ont déclenchés parfois des échanges de lettres souvent d’une grande richesse, j’ai noté que je me serais fourvoyé et épuisé dans des travaux sans fin (car pour parler honnêtement d’un sujet, il est nécessaire d’abord de beaucoup lire) seulement pour comprendre si j’étais ou non juif, alors que selon ces lecteurs, la réponse est simple : suis-je ou non de mère juive ? Dans l’affirmatif je suis juif. C’est un des dogmes intangibles du judaïsme. Toute autre question est superflue. Circulez, il n’y a rien à voir, arrêter de vous torturer : autant j’ai été passionné par la plupart les débats soulevés, autant cette solution « réductrice » de mon identité (je suis juif puisque ma mère l’était, ben voyons, c’est l’évidence même ! Je n’ai pas attendu cette sentence, je l’avais découverte au fil de mes lectures pour accompagner la construction de mon livre) m’a, non pas irritée, mais fait franchement rigoler.

    Mais pour moi, éternel insatisfait et curieux incorrigible, je n’allais pas me contenter de cette ineptie, il me fallait de toute urgence approfondir cette question sur laquelle je butais de plus en plus, qui venait se faufiler dans les circuits de mon cerveau, que cette question de ma part de judéité, à partir du moment où elle s’est installée, elle allait jusqu’à troubler mon sommeil, fracasser l’équilibre déjà fragile de l’édifice de ma vie, cette question lancinante : être ou ne pas être juif ? C’est-à-dire, au fond, accepter cette judéité avec sérénité, la rejeter avec brutalité ou avec calme et détermination ou enfin l’ignorer ou faire semblant de l’ignorer.

    Cette question de l’existence ou non d’une identité juive arrivait à envahir mon quotidien et comme je l’ai déjà dit à fracasser tout ce que j’ai toujours cherché à mettre en équilibre.

    Ma vie, jusque-là, je l’ai toujours rêvée et vécue comme une série d’histoires imaginaires, des histoires à inventer pour vivre dans la fiction faite d’utopies heureuses, faire en sorte que ma vie se déroule comme plusieurs vies dans lesquelles je peux librement intervenir, comme si j’étais le héros vivant mais modelable d’un romancier extravagant et surpuissant.

    Etant donné que j’ai passé plus de 60 ans à écrire ces histoires dont je rêvais, je me suis convaincu que j’étais un romancier, mais hélas très peu de mes manuscrits ont été publiés, les doigts de mes mains suffisent à les compter. Il aurait fallu qu’une seule, parmi la quinzaine de ces maisons d’éditions qui font toute l’actualité littéraire, publie mon premier roman, ( comme cette lettre du 13 mai 1983 de Roger Grenier un des patrons de Gallimard qui me disait beaucoup hésiter à publier mon roman « Marguerite ») le reste aurait suivi et j’aurais peut-être, alors, créé une œuvre honnête.

    Paradoxalement, c’est par un texte sous forme d’Essai qui a été remarqué par une grande maison d’édition parisienne : « La France en partage », que je suis revenu dans le monde de la publication et ce n’est pas un hasard que dans ce livre il est aussi déjà beaucoup question de recherche d’identité ou plutôt de mon affirmation avec force de mon identité française.  

    Et c’est ainsi que je me suis attelé à cet immense travail sur la recherche de ma part de judéité.

    Pour savoir si je pouvais m’identifier à cette identité juive, il m’a fallu aller à la découverte de cette religion, en allant à sa rencontre, prendre connaissance de l’ensemble des textes fondamentaux et fondateurs du judaïsme, et  principalement la Bible que je n’avais jamais lu et qui représente pourtant la Thora, je me suis beaucoup attardé à la lecture du Pentateuque, les cinq premiers livres depuis la création de l’univers et des premiers êtres humains jusqu’à la fameuse alliance de Dieu avec les Hébreux.

    Je pouvais choisir de tout lire puis tourner le dos à ces livres qui constituent une immense bibliothèque et ensuite me forger mon jugement et tirer mes conclusions. J’ai préféré cheminer en même temps que mes lecteurs, leur faire découvrir ce que je découvrais en même temps qu’eux, créer une complicité en les associant à mes doutes puis à quelques nouvelles certitudes, à mes émerveillements puis à mes colères, à mes jubilations puis à mes déceptions, bref, partager avec mes lecteurs cette quête inlassable et sans fin qu’il m’a fallu mener, opposant les livres sacrés les uns aux autres, lutter quelquefois contre la fatigue, la nausée, devant l’immensité de la tâche, réfréner mes révoltes face à la violence inouïe et incroyable qui traverse l’ensemble des livres saints des trois religions monothéistes.

    UN ENORME TRAVAIL QUI M’A PLUS D’UNE FOIS DONNE LE VERTIGE, navigant sans cesse, en découvrant le judaïsme, entre admiration devant l’extrême richesse de la culture juive que j’ignorais totalement, et accablement devant ces histoires que je trouvais, somme toute, incohérentes, irrationnelles et en fin de compte infantiles. Je suis un athée mais curieux des religions, ne serait ce que parce que je suis fasciné de constater que des milliards d’individus ont un besoin incontournable de croire en leur religion et pour certains un aussi grand besoin de la pratiquer sans aucune discussion, tout en sachant que c’est pour combler un vide métaphysique qui peut apparaitre en effet effrayant.

    Il n’empêche, rien que la découverte que toutes les fêtes juives trouvent leurs racines et donc leurs explications dans des épopées contenues dans la bible hébraïque, cette seule découverte m’a réjouie, et c’est une des raisons pour lesquelles je n’ai pas voulu faire l’économie de ne pas les citer.

    A ce sujet, certains lecteurs juifs m’ont dit que le chapitre présentant les fêtes leur paraissait inutile, alors que les lecteurs non juifs m’ont dit avoir beaucoup appris par le contenu de ce chapitre et tout ce qui pouvait éclairer et leur faire découvrir le judaïsme.
    Mon frère Albert Memmi qui a eu la bonté de lire attentivement mon livre m’a dit qu’il était très clair, facile à lire, pourtant que d’embuches j’ai rencontré dans ce travail de titan, que de fois j’ai trouvé que je progressais de manière extrêmement lente, laborieuse, ce que le lecteur peut lire en quelques heures représente le résultat d’un chantier qui m’a occupé deux longues années.

    En définitive, j’envie ceux qui n’ont que des certitudes, qui se sentent bien dans leur corps et dans leur tête. Ceux qui sont juifs et qui se sentent totalement juifs sans aucun état d’âme, soit parce qu’ils croient en leur dieu et qu’ils sont de surcroit religieux pratiquant, donc tout va bien pour eux, soit beaucoup plus simplement parce qu’ils considèrent qu’ils ont reçus cette religion en héritage et que cela constitue une culture qu’ils ne veulent pas renier, ne me suis-je pas en fin de compte classer dans cette dernière catégorie en décidant dans la toute dernière page de mon livre, que oui, même si l’affaire est bien compliquée et même si je ne comprend pas bien ce que cela implique, je reste juif , ne serait-ce que pour respecter la mémoire de mes parents, pour leur effort honorable d’avoir tout tenté pour assurer la transmission reçue eux-mêmes de leurs ancêtres.

    Voilà ce que je tenterai de me rappeler et dire lors de l’émission, mais je suis bien conscient que j’en oublierai l’essentiel et que je dirais au contraire bien autre chose, comme ce que l’on fait dans la vie, en somme.

    Ce lundi 15 janvier 2018