Lettre au Nouvel Observateur, (avec l’espoir qu’elle soit publiée), par Max Memmi, romancier et essayiste.
En faisant du ménage dans mes archives, je tombe sur deux pages de votre journal que j’avais mises de côté, il y a exactement 20 ans puisque ces pages sont extraites du numéro daté du 16 au 22 mars 2006. Pages réalisées par François Armane et Gilles Anquetil dans la rubrique Les débats de l’Obs et consacrées à l’écrivain Boualem Sansal à l’occasion de la sortie de son livre Poste restante : Alger, lettres de colère et d’espoir à mes compatriotes. A l’époque Sansal vivait encore à Alger où il disposait apparemment d’une certaine liberté de parole. On connaît la suite : une œuvre magistrale récompensée par de très nombreux prix prestigieux dont le Grand prix de la francophonie de l’Académie française en 2013,( Distinction obtenue par mon frère Albert Memmi en 2004), incarcéré en Algérie le 16 novembre 2024 après avoir obtenu la nationalité française 5 mois plus tôt, condamné le 27 mars 2025 à cinq ans de prison ferme, gracié le 12 novembre 2025 après avoir purgé un an de détention et enfin, ô surprise, quasiment dès son retour en France il est élu à l’Académie française le 29 janvier 2026.
L’article du Nouvel Obs du 22 mars 2006 que j’ai relu avec gourmandise parce qu’il reste encore parfaitement comestible (autrement dit d’actualité) commence ainsi, je cite : « Quelles sont, selon vous, les raisons du mal-être qui ravage le pays ? Les réponses renvoient toujours à ces thèmes que nous ruminons à longueur de temps : l’identité, la langue, la religion, la révolution, l’histoire, l’infaillibilité du raïs. Ce sont là ces sujets tabous que le discours officiel a scellés dans un vocable fort : les Constantes nationales. (En gras dans votre texte). Défense d’y toucher, on est dans le sacré du Sacré. Stupeur et tremblement sont de rigueur. Ouvrons la boîte des Constantes et faisons la part des choses. » Fin de citation.
Boualem Sansal développe ses arguments en partant de trois prétendues « affirmations » fortes qui semblent indiscutables en Algérie, donc inattaquables, mais que lui, humaniste, et universaliste convaincu, voudrait démonter (au risque d’apparaître comme un traître non seulement à sa patrie, mais aussi à l’ensemble du peuple arabe, dénigrer l’identité arabe, l’appartenance à l’islam, ne pas forcément privilégier l’arabe comme langue de sa nation, quel sacrilège ! mais en fin de compte Sansal n’a pas été emprisonné pour tout cela , mais pour avoir prétendu qu’une partie du territoire algérien était en réalité marocaine.)
Mais revenons à nos trois axiomes : le peuple algérien est arabe, le peuple algérien est musulman, l’arabe est notre langue.
Je cite à nouveau : « Le peuple algérien est arabe. Cela est vrai, mes frères, à la condition de retirer du compte les Berbères (Kabyles, Chaouis, Mozabites, Touaregs, etc. soit 80 % de la population) et les naturalisés de l’histoire (mozarabes, juifs, pieds-noirs, Turcs, coulouglis, Africains...soit 2 à 4 %). Les 16 à 18 % restants sont des Arabes, personne ne le conteste. Mais on ne peut jurer de rien, il y eut tant d’invasions, d’exodes et de retours dans ce pays, hors la couleur du ciel, rien n’est figé. Nos ancêtres les Gaulois et nos ancêtres les arabes sont de ce mouvement incessant de l’histoire, et ça laisse des traces. Moi-même, qui ait beaucoup cherché je suis dans l’incapacité de dire ma part rifaine, kabyle, turque, judéo-berbère, arabe et mon côté français ... disons que pour le moment l’Algérie est peuplée d’Algériens, descendants des Numides, et on en reste là. Cette Constante, l’affirmation entêtée d’une arabité cristalline descendue du ciel, est d’un racisme effrayant. En niant en nous cette pluralité multimillénaire et en nous retirant notre élan naturel à nous mêler au monde, elle nous voue tout simplement à la disparition. Pourquoi veut-on faire de nous les clones parfaits de nos chers et lointains cousins d’Arabie ? ... Nous sommes des Algériens, c’est tout, des êtres multicolores et polyglottes et nos racines plongent partout dans le monde. Fin de citation.
Je cite à nouveau : « Le peuple algérien est musulman : clamée avec cette inébranlable intention, cette Constante est une plaie, elle nie radicalement, viscéralement, les non-croyants, les non concernés et ceux qui professent une foi autre que l’islam…de là à songer à les tuer en même temps que les apostats, les mécréants, les non-pratiquants et les tenants d’une autre foi, il n’y a qu’un pas et il a été maintes fois franchi en toute bonne conscience. En validant cette constante, la Constitution, qui stipule que « l’islam est la religion de l’État » fait de l’État le garant d’un génocide annoncé et en partie réalisé...Fin de citation provisoire pour exprimer mon désaccord sur ce qu’écrit Sansal, il devient excessif en utilisant le mot de génocide, qui a toujours été employé à tort, un génocide c’est le massacre systématique et total d’un groupe, d’une communauté, d’une population, voire d’un peuple entier, or il est évident que l’immense majorité des musulmans, de quelque région qu’elle soit, souhaite vivre en paix et ne rêve nullement de massacrer les non-musulmans.
Mais laissons poursuivre Sansal : « ...Et nous voilà forcés à la peur, à la vigilance, à l’hypocrisie, à la protestation permanente…on s’invente une filiation, on se fait une barbe, on se déguise en taliban fiévreux. Du mimétisme au fanatisme, il n’y a qu’un pas. La phase suivante de l’islamisme, et elle viendra, c’est un processus cumulatif à explosions périodiques, sera infiniment plus terrible. Affirmer que le peuple algérien est musulman revient à dire : qui n’est pas musulman n’est pas des nôtres. Or tout croyant trouvera sur sa route plus croyant que lui. Si de l’étincelle ne jaillit point la lumière, alors le feu ira à la poudre. Il n’y a qu’un système qui peut nous sauver de ce processus funeste : la laïcité… » Fin de citation. Et Boualem Sansal va ensuite jusqu’à suggérer au gouvernement algérien non seulement de « ...supprimer l’enseignement religieux de l’école publique... mais de fermer les mosquées...de réduire la puissance des haut-parleurs des minarets, etc. Une véritable révolution !
Enfin 3e affirmation constante : « L’arabe est notre langue. Eh bien non, affirme Sansal, « ... rien n’est moins évident. L’arabe classique est langue officielle, c’est vrai, mais pas maternelle, pour personne. Chez soi, en famille, dans le clan, la tribu, le douar, le quartier, nous parlons en berbère (kabyle, chaoui, tamashek.) en arabe dialectal ou en petit français colonial, voire les trois ensemble. Personne ne le fait en arabe classique... » cela dit, après avoir longuement expliqué comment et pourquoi les différentes langues persistent en Algérie selon les lieux et les besoins, Sansal rappelle que... « la guerre de libération a essentiellement emprunté à la langue française et à son incomparable essence révolutionnaire pour construire ses plans, véhiculer ses idées... la fameuse proclamation du 1er novembre 1954 de même que la charte de la Soummam ont été rédigées en un français que ne désapprouverait aucunement l’Académie française, encore moins maintenant que notre compatriote Assia Djebbar y siège de plein droit. Notre grand écrivain Kateb Yacine a résumé son élégante pensée en une phrase : « le Français est à nous, c’est un butin de guerre. » Une autre affirmation est que le colonialisme a nié notre identité et nos origines. Là, c’est vrai, nos ancêtres les Gaulois, était d’un ridicule accompli. Ce n’est même plus valable en France où un Français sur deux a un parent d’origine étrangère... Ainsi décortiquées, lesdites constantes nationales ne sont en fin de compte que méchantes trouvailles, nuisibles pour la République, dangereuses pour le peuple. Elles sont la mort de la vérité, de la spiritualité, du patriotisme... » Et Sansal de conclure sa lettre à ses chers compatriotes, par ces mots : « Nos constantes à nous sont simples : liberté d’être et bonheur de douter. »